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En 2013, Jean-Luc Gbati Sonhaye, nouveau dirigeant d’une grande maison de production du cinéma dans son pays, le Togo découvre une réalité perturbante : la plupart des prestataires de sa structure sont dans l’informel ! Il décide alors de challenger ce statut quo. Là débute l’aventure avec la Couveuse Papricai, un incubateur spécialisé dans l’accompagnement de projets relevant des industries culturelles, créatives et numériques. Jean-Luc nous en dit davantage dans cet entretien que nous avons eu avec lui.


Temps de lecture : 6 minutes

 

AFRIC’INNOV : Pouvez-vous vous présenter à notre communauté ?

Je suis Jean-Luc Gbati SONHAYE, Juriste d’Affaires et Ingénieur Culturel, spécialisé dans le management des organisations culturelles et dans le Fundraising d’art. Je suis aussi formateur certifié « Maaya » et « Kôré Qualité » et actuellement le Point focal Afrique de l’Ouest du Fonds Africain pour la Culture (ACF) après avoir, pendant ses trois premières années d’existence, contribué activement à la création et au développement, d’abord en tant que conseiller juridique puis premier Administrateur, de cette importante organisation panafricaine. Je suis le Fondateur de la Couveuse PAPRICAI (Plateforme pour l’Aide aux Projets et Initiatives de Création d’Activités Innovantes), premier incubateur des entreprises et des start-ups d’industries culturelles, créatives et numériques au Togo. Je suis par ailleurs co-fondateur de plusieurs autres entreprises et start-ups culturelles et technologiques.

 

AFRIC’INNOV : Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à mettre en place la couveuse PAPRICAI ?

Au terme de la période de couvaison, le jeune entrepreneur intègre s’il le souhaite la grande Communauté des « Papricaires », qui est une organisation d’économie sociale et solidaire basée sur le partage des charges et des bénéfices et sur les échanges et la mutualisation des services et des compétences.

En 2012, je rentrais définitivement au pays après ma spécialisation en ingénierie culturelle et en ingénierie de financement à l’étranger. Alors que j’avais pris fonction à la tête de la plus importante Maison de production du cinéma du pays, j’avais pu constater que la plupart des prestataires de notre structure (vidéastes, scénaristes, réalisateurs, monteurs, infographistes, ingénieurs son et lumière, etc.), le plus souvent jeunes et talentueux, évoluaient totalement dans l’informel de sorte que les contrats de prestations avec eux étaient difficiles à formaliser. J’avais donc entrepris de leur offrir bénévolement mes services de conseil et d’assistance dans la création, la formalisation et le développement de leurs entreprises. Quelques mois plus tard, en 2014, la Couveuse PAPRICAI était née avec pour mission de jouer le même rôle, mais de manière plus formelle et plus institutionnelle. Douze mois plus tard, quatre jeunes entreprises culturelles (2 dans le secteur du cinéma, 1 dans le secteur de la musique et 1 dans le secteur de l’audiovisuel) sont issues de la Couveuse et ont effectivement pris leur envol. Aujourd’hui, ces quatre entreprises sont à leur maturité et emploient directement plus d’une trentaine de jeunes togolais et d’ailleurs.

 

AFRIC’INNOV : Quels sont les services délivrés par la couveuse PAPRICAI?

La Couveuse PAPRICAI s’appuie sur un dispositif d’accompagnement appelé EDOU (qui signifie « ensemble » en langue mina du Togo), qui est un outil de développement de connaissances et de compétences sur l’entreprenariat culturel et créatif.

EDOU se décline en 6 volets : des espaces de résidences et de créations, des équipements bureautiques mutualisés, des espaces de coworking, des hébergements physiques modulables et juridiques, une salle de formations et un programme de micro-crédits aux couvés pour leur permettre de développer et de tester leurs prototypes.

Le programme d’accompagnement à la Couveuse se déroule en deux temps : une phase de pré-test permettant de valider un projet (de l’idée au projet) et une phase de test de l’activité. La durée de l’accompagnement est de 3 mois de pré-test et 1 an de test d’activité renouvelable, dans la limite de 36 mois. 

Le parcours d’accompagnement se déroule en 3 phases : un accompagnement individualisé consistant à appuyer le couvé dans la mise en œuvre de ses stratégies de développement et de recherche de financement, un programme de formations constitué de formations internes et de formations externalisées, et enfin, un programme de mutualisation et de mise en réseaux des bénéficiaires qui permet aux couvés de bénéficier d’une mise à disposition pour usage des outils informatiques et bureautiques et des services de secrétariat et de comptabilité puis d’un programme individualisé d’immersion professionnelle dans la sous-région et à l’international.

Au terme de la période de couvaison, le jeune entrepreneur intègre s’il le souhaite la grande Communauté des « Papricaires », qui est une organisation d’économie sociale et solidaire basée sur le partage des charges et des bénéfices et sur les échanges et la mutualisation des services et des compétences.

Par ailleurs, PAPRICAI, en collaboration avec ses partenaires, offre depuis deux ans des programmes de formations certifiantes et diplômantes ouverts à ses couvés et aux acteurs du secteur créatif (externes), à travers les réseaux des Instituts Kôré des Arts et Métiers, dont PAPRICAI est le partenaire de mise en œuvre au Togo.

Atelier de formation sur la gestion culturelle et recherche de financement

AFRIC’INNOV : La couveuse existe depuis 6 ans, quel bilan tirez-vous ?

Tout compte fait, le secteur créatif reste encore un secteur fragile au Togo et fait face à des difficultés d’accès aux financements, notamment bancaires, et à un investissement des pouvoirs publics encore faible.

En six ans d’activités, la Couveuse PAPRICAI en est à sa 4ème cohorte de couvés et le recrutement de la 5ème est prévu en décembre 2020.

Au total, 32 entreprises et start-ups issues des industries culturelles, créatives et numériques (arts visuels, cinéma et audiovisuel, musique, édition, artisanat d’arts, art social, social, applications, logiciels, etc.) ont été couvées avec 61% de réussite. Les entreprises et start-ups ainsi créées ont généré à ce jour plus de 60 emplois directs et des dizaines d’emplois indirects pour un chiffre d’affaires cumulé de 2015 à 2019 de 73 millions FCFA.  

Aussi, entre 2015 et 2019, PAPRICAI a formé plus de 600 entrepreneurs et cadres du secteur culturel et créatif et positionné une trentaine de jeunes entrepreneurs culturels et créatifs sur les marchés et événements sous-régionaux et internationaux (Festival sur le Niger, Ségou’art, Biennale africaine de la photographie, MASA, Dak’Art, Fespaco, Festival de Cannes, Grande rencontre des jeunes entrepreneurs du monde francophone (GREF), etc.).

Tout compte fait, PAPRICAI assume pleinement son rôle de pionnier en matière d’accompagnement à l’entrepreneuriat culturel et créatif au Togo. Aujourd’hui, PAPRICAI est reconnue comme tel à l’échelle internationale et fait partie de plusieurs réseaux et communautés professionnels sur le plan national, dans la sous-région et à l’international notamment Réseaux des Structures d’Accompagnement à l’Entrepreneuriat Innovant du Togo, Communauté des Maaya Entrepreneurs, Arterial Network, Communauté Afric’Innov, Réseau Si Tous les Ports du Monde, Fédération Internationale des Coalitions pour la Diversité Culturelle.

Exposition d'art des bénéficiaires de la couveuse

AFRIC’INNOV : Quelles sont les principaux challenges auxquels vous êtes confrontés dans le fonctionnement de la couveuse PAPRICAI ?

je voudrais interpeller les pouvoirs publics sur la nécessité de dynamiser leurs efforts en matière de prise en compte de la spécificité du secteur culturel et créatif dans la mise en œuvre des politiques et stratégies publiques notamment les programmes de promotion de l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes.

Beaucoup de choses restent encore à faire surtout dans un domaine assez particulier où les valeurs entrepreneuriales sont encore méconnues.

Notre premier challenge a été de nous faire une place dans un environnement assez hostile à la promotion de l’entrepreneuriat créatif dans un contexte où les priorités des politiques publiques étaient plus orientées vers les secteurs primaires et secondaires.

Notre démarche a été surtout plus âpre et ardue quand il s’est agi de faire changer les paradigmes sociaux et de convaincre que l’entreprise du secteur culturel et créatif doit en effet être reconnue comme un acteur économique à part entière et qui participe non seulement à la création artistique mais aussi à l’innovation, l’emploi et l’attractivité du territoire.

Tout compte fait, le secteur créatif reste encore un secteur fragile au Togo et fait face à des difficultés d’accès aux financements, notamment bancaires, et à un investissement des pouvoirs publics encore faible. Nous avons dû fonctionner pendant ces six premières années d’existence à 80% sous fonds propres en contribuant directement par nous-mêmes au préfinancement des activités de développement et de tests des prototypes de nos couvés.

 

AFRIC’INNOV : Quelles sont les perspectives pour la couveuse ?

PAPRICAI entend, dans les années à venir, travailler avec les pouvoirs publics et surtout les collectivités locales à étendre ses services aux acteurs culturels et créatifs des villes de l’intérieur du pays, où nous avons identifiés de potentialités en matière d’entrepreneuriat culturel et créatif et oùle besoin se fait sentir en termes de professionnalisation et de structuration.

Aussi, afin de diversifier nos offres et atteindre un plus grand nombre de bénéficiaires à l’échelle sous-régionale, nous comptons, en collaboration avec nos partenaires, développer dès 2021 une plateforme virtuelle mutualisée dédiée à l’accompagnement à l’entrepreneuriat créatif. Cette plateforme devrait permettre aux différentes structures d’accompagnement à l’entrepreneuriat créatif d’Afrique de l’Ouest de mutualiser leurs services et compétences en vue de proposer des offres plus adaptées et plus compétitives.

Par ailleurs, étant donné que le problème de financement demeure le souci majeur des jeunes pousses d’entreprises, PAPRICAI travaille avec ses partenaires sur un plan stratégique quinquennale de mobilisation de ressources financières en vue de soutenir des projets de développement de prototypes et d’amorçage des activités.

Enfin, dans un contexte généralisé de la crise pandémique de la Covid-19, où aucun secteur d’activité n’est épargné, il apparaît que cette pandémie a eu un effet particulièrement néfaste sur le secteur culturel et créatif, lequel secteur est l’un des secteurs les plus durement touchés par la crise : dès le début de la pandémie, toute la chaîne de valeurs du secteur a été la première à subir les effets des mesures restrictives et à ce jour la dernière à profiter des mesures de levées des restrictions. Dans ces conditions, il est urgent et capital de disposer de données réelles sur l’impact de la Covid-19 sur le secteur culturel et créatif au Togo. A cet effet, PAPRICAI a entrepris de réaliser, en partenariat avec d’autres organisations culturelles, une étude d’impacts de la Covid-19 sur le secteur culturel et créatif au Togo. Cette étude devrait être disponible dans les prochaines semaines. 

Team building avec le staff de la couveuse

AFRIC’INNOV : Merci pour votre disponibilité. Votre mot de la fin ?

Je voudrais particulièrement remercier toute l’équipe d’Afric’Innov pour son engagement pour la promotion de l’entrepreneuriat en Afrique et de l’opportunité qu’elle m’offre de parler de nos activités. 

Je voudrais ensuite à travers cette tribune exhorter les différents acteurs du secteur culturel et créatif africain surtout les jeunes et les femmes entrepreneurs à redoubler de créativité et d’innovation dans leurs projets et à se mobiliser davantage pour la professionnalisation et la structuration de leurs activités en constituant une force de proposition auprès des décideurs publics et des partenaires.

Enfin, je voudrais interpeller les pouvoirs publics sur la nécessité de dynamiser leurs efforts en matière de prise en compte de la spécificité du secteur culturel et créatif dans la mise en œuvre des politiques et stratégies publiques notamment les programmes de promotion de l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes.

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Pour entrer en contact avec Jean-Luc Gbati Sonhaye, écrivez-lui sur hayeson2001[at]gmail.com

Interview réalisée par Ousseynou Gueye, Responsable de la Communication et de la communauté chez Afric'innov - ousseynou[at]africinnov.com

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