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Combattante avant-gardiste de la promotion de l’entrepreneuriat féminin innovant, Candide Leguede est la fondatrice d'INNOV’UP, un incubateur togolais fondé en 2015 dédié à l’accompagnement des femmes entrepreneurs. En plus du bilan des 4 années d’existence d’INNOV’UP, elle nous parle dans cette interview des fondements de son engagement, de l’impact de la Covid-19 sur l’entrepreneuriat féminin, et enfin, du Réseau des incubateurs et structures d’accompagnement du Togo qu’elle préside.

 

Temps de lecture : 6 minutes

 

AFRIC’INNOV : Pouvez-vous vous présenter à notre communauté ?

Je suis Candide LEGUEDE, juriste d’affaires, spécialisée dans le management des entreprises et Directrice générale de la société ARCANDIA Immobilier et Services, fondée voici pratiquement 20 ans. Je suis par ailleurs la coordinatrice Nationale de INNOV’UP, le premier Incubateur d’Entreprises féminines. Je préside également la Fédération des Femmes Entrepreneurs et Femmes d’Affaires de la CEDEAO (FEFA CEDEAO) et suis Conseillère Municipale pour la Commune du Golfe 4 à Lomé. 

 

D’où vous vient votre engagement pour l’entrepreneuriat féminin ?

Après plus de vingt années d’expériences professionnelles dans le domaine de la Population et du Développement dans des organismes internationaux, j’ai décidé de m’installer à mon propre compte en 1999. J’ai alors créé ARCANDIA, une entreprise de créations artisanales qui a muté en 2014 en entreprise de promotion immobilière et services. Dans le souci de contribuer à l’émergence d’un entrepreneuriat féminin compétitif, cette expérience m’a amenée à rejoindre  d’autres femmes entrepreneures, pour créer l’Association des Femmes Chefs d’Entreprises du TOGO (AFCET) en 2001. Notre but : promouvoir la visibilité de la femme entrepreneure togolaise dont le dynamisme n’est plus à démontrer. 

Notre leitmotiv était d’ « Entreprendre au Féminin et Diriger autrement », et nous nous sommes donné pour mission de mener des plaidoyers actifs auprès de nos gouvernants en vue de la promotion de l’entrepreneuriat féminin au Togo. 

Après mon mandat de 5 ans à la tête de l’AFCET, j’ai souhaité partager mon expérience avec d’autres femmes et élargir mon spectre d’action. 

En 2009, je fus élue Présidente Régionale de la Fédération des Femmes Entrepreneurs et Femmes d’Affaires de la CEDEAO (FEFA CEDEAO). Dans le cadre de ce mandat, de 2010 à 2014, j’ai créé des antennes nationales de la Fédération des Femmes Entrepreneurs et Femmes d’Affaires dans 10 pays de la CEDEAO, dont la FEFA TOGO en 2011. 

Inauguré officiellement le 13 avril 2016, le Centre Entrepreneurial des Femmes d’Affaires du Togo dénommé « INNOV’UP » fut créé pour accompagner les entrepreneures dans la consolidation de leurs initiatives économiques et pour faciliter la transition des femmes de l’économie informelle vers l’économie formelle. « INNOV’UP » est doté d’un incubateur dédié aux start-up féminines, et est la première du genre au Togo et en Afrique de l’Ouest.

De 2016 à 2020, INNOV'UP a accompagné et incubé au total 93 startups, formé près de 1000 jeunes et femmes et sensibilisé près de 4500 jeunes à l'entrepreneuriat dans les écoles et universités privées et publiques

Inauguration de INNOV’UP le 13 Avril 2016 (à gauche, Mme Candide LEGUEDE, Coordinatrice nationale de INNOV’UP, au milieu Mr Abdoulaye Mar Dieye, Directeur régional Afrique du PNUD A droite, Mme Victoire DOGBE Ministre du développement à la Base)

 

INNOV’UP existe depuis 5 années, quel bilan tirez-vous ? 

INNOV’UP a pour mission de promouvoir et de développer l’entrepreneuriat des femmes par un soutien actif et intégré de leurs initiatives économiques à fort potentiel de création de richesse et de génération d’emplois durables. 

Le recrutement des startups se fait par cohorte et par secteur suite à un appel à candidature. L’objectif recherché est de rendre plus efficient l’accompagnement en focalisant les stratégies et les méthodologies sur un secteur donné durant un cycle d’incubation de 12 mois. 

Outre l’accompagnement des startups, nous accompagnons également des corps de métiers artisanaux à la professionnalisation de leurs activités. Notre récente convention avec VLISCO portant sur la formation d’une centaine de jeunes stylistes modélistes à l’élaboration de plan d’affaire et au marketing digital en est un exemple. 

INNOV’UP s’efforce également de créer une synergie avec les institutions de promotion de l’entrepreneuriat au Togo pour faciliter les opportunités de financement aux entrepreneurs accompagnés. Ainsi avions-nous conclu des partenariats avec la Coalition Nationale pour l’Emploi des Jeunes (CNEJ), le Fonds d’Appui aux Initiatives Economiques des Jeunes (FAIEJ), l’Agence Nationale de Promotion et de Garantie de financement des PME/PMI (ANPGF) et le Centre de Gestion Agréé (CGA). 

Quatre ans après son inauguration, le bilan reste globalement positif, même si certains aspects restent à parfaire. 

De 2016 à 2020, INNOV’UP a accompagné et incubé au total 93 startups, formé près de 1000 jeunes et femmes et sensibilisé près de 4500 jeunes à l’entrepreneuriat dans les écoles et universités privées et publiques. Près de 500 femmes ont été mobilisées dans des activités de réseautage et de mentorat. 

Et les résultats sont là : au 31 décembre 2019, 56% des startups incubées entre 2016 et 2018 étaient rentables. Elles ont créé 101 emplois dont 51 permanents et ont cumulé en tout près de 40 Millions CFA de chiffre d’affaires. 

Aujourd’hui, INNOV’UP est reconnu comme la structure leader de l’accompagnement de l’entrepreneuriat féminin au Togo, et jouit d’une renommée internationale, faisant partie intégrante de la communauté AFRIC’INNOV. 

Au Togo, la dynamique entrepreneuriale est croissante, au regard des effectifs de création d'entreprises. Cependant, l'écosystème entrepreneurial togolais est encore étroit, balbutiant ou du moins faiblement structuré.

Séances de formation à destination de femmes entrepreneurs dans les locaux d'INNOV'UP

Quels sont les futurs perspectives et défis pour INNOV’ UP ? 

INNOV’UP compte à l’avenir s’ériger en centre de gestion agréé pour diversifier les activités à destination de la cible et aussi diversifier les sources de revenus afin d’asseoir une bonne autonomie financière. 

A court terme, INNOV’UP veut mettre en place un comité de pilotage technique pour harmoniser le processus d’accompagnement des jeunes dans l’écosystème togolais. Jusque-là, le système est éclaté et parfois suscite une forme de concurrence entre les structures, ce qui pénalise les jeunes qui peinent à se retrouver dans l’écosystème d’accompagnement. Il s’agira donc de mener chaque acteur à se positionner sur des spécificités et domaines d’expertises pour faciliter l’orientation des jeunes entrepreneurs. 

Enfin, après 4 années d’accompagnement en incubation, nous comprenons également que le principal défi pour les jeunes entrepreneurs est le financement. En effet, comme toute structure, les startups ont besoin de fonds d’amorçage pour opérationnaliser les stratégies que nous aidons à élaborer. Sans financement, la majorité des projets demeurent à la phase d’idée. INNOV’UP souhaite aussi, dans un futur proche, organiser des levées de fonds, des appels à des business angels dans le but de participer au capital des entreprises incubées. 

Cependant, INNOV’UP, comme la plupart des incubateurs est une structure non lucrative, confrontée au défi de sa viabilité. A l’orée des termes de subventions avec nos principaux partenaires financiers, la question de la survie du programme d’incubation se pose et nous sommes à la recherche de partenaires soucieux de l’accompagnement des jeunes pour prendre le relais de nos précédents partenaires financiers.

 

Comment les femmes entrepreneures au Togo vivent la crise pandémique actuelle ?

La crise que nous vivons aujourd’hui, ainsi que tous les défis que nous aurons à surmonter collectivement, ne peuvent se comparer à aucune situation survenue depuis plus d’un siècle. 

La situation qui prévaut actuellement risque de réduire à néant les avancées déjà fragiles réalisées en matière de participation des femmes à la vie active, restreignant la capacité des femmes à subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille, surtout dans les ménages dirigés par une femme. La situation est pire dans les économies en développement où la grande majorité des femmes – 70 % – travaillent dans l’économie informelle. 

Au Togo, la crise a affecté tous les secteurs, certains plus que d’autres. 

Le Togo a connu une réduction du temps de travail pour tous, couplé d’un couvre-feu (que nous pourrions appeler confinement partiel) d’avril à juin 2020. Durant cette période, INNOV’UP a mené au sein de l’incubateur une enquête pour évaluer l’impact de la COVID 19 sur les activités des startups recrutées ces 2 dernières années dans les secteurs de l’agroalimentaire et et de l’artisanat. 

Il en ressort une baisse généralisée des ventes dans les deux secteurs. Cette baisse est relative dans le secteur agroalimentaire et plus prononcée dans le secteur artisanal. Le chiffre d’affaires des startups accompagnées a ainsi connu une baisse relative à partir du mois de février 2020 jusqu’en avril, avec une baisse de 42% au plus fort de la crise. Ceci s’explique généralement par une diminution des commandes de la clientèle en raison de la peur des contacts suite aux mesures de distanciation sociale. Toutefois notons que la population commence par s’adapter à la situation et la vie économique commence par reprendre son cours normal dans la majorité des secteurs d’activités. 

 

Le réseau togolais des SAEI a été récemment créé. Pourriez-vous nous en parler ? 

Au Togo, la dynamique entrepreneuriale est croissante au regard des effectifs de création d’entreprises. Cependant l’écosystème entrepreneurial togolais est encore étroit, balbutiant ou du moins faiblement structuré. 

Une étude commanditée par la Coalition Nationale pour l’Emploi des Jeunes (CNEJ) sur la capacitation des institutions d’appui à l’entrepreneuriat au Togo, que nous avons eu l’honneur de coordonner, a fait ressortir la nécessité pour les institutions privées et publiques offrant des services d’accompagnement aux jeunes entrepreneurs de se mettre en synergie d’action. 

Ainsi, le 11 Juin 2020, à l’issue d’une assemblée générale constitutive regroupant les principaux acteurs de l’écosystème entrepreneurial, le Réseau des Incubateurs et Structures d’Accompagnement du Togo (RISAT), dont j’ai eu l’honneur d’être élue première présidente, fut créé. 

La mission du RISAT est de créer une synergie entre ses membres en vue de la pérennisation de leurs activités et le renforcement de leurs capacités. 

Pour ce faire, l’association se donne notamment pour objectifs d’améliorer la structuration, le suivi et l’évaluation ainsi que l’efficacité des interventions des SAEI au Togo, mais aussi de renforcer les capacités des dirigeants des SAEI et d’améliorer leur accès à des outils innovants. De plus, le RISAT facilite la mise en place de grands projets innovants portés par les SAEI, et de contribuer aux réformes du secteur de l’appui à l’entrepreneuriat innovant, servant notamment d’interface entre les pouvoirs publics, les partenaires financiers et les SAEI. 

La situation sur le terrain reste complexe, et demande notre engagement continu pour soutenur l'entrepreneuriat féminin

Il faut préciser que l’opérationnalisation de ce réseau permettra également de faire face aux défis de viabilité économique et financière des structures d’accompagnement, qui pour la plupart ne sont pas rentables. 

Visite de Mme Hélène Clark, Administrateur du PNUD à INNOV'UP, mars 2017

Votre mot de la fin ?

Je vous exprime une fois encore toute ma gratitude pour cette opportunité, de parler du sujet qui me passionne le plus à savoir, l’émergence et la pérennisation des entreprises féminines dans nos pays africains. 

En un mot, notons qu’en dépit des obstacles qui se dressent sur leurs chemins, le continent abrite le plus grand nombre de femmes entrepreneures au monde. 

A côté de ce constat, la situation sur le terrain reste complexe, et demande notre engagement continu pour soutenir l’entrepreneuriat féminin. 

La mise en place de plateformes régionales (FEFA CEDEAO) et des FEFA nationales, et le travail en co-création avec les pouvoirs publics afin de mettre en place des politiques adaptées, sont alors des clés pour véritablement favoriser l’innovation et l’émergence des entreprises portées par les femmes. 

C’est également le lieu de féliciter Afric’Innov, pour sa précieuse contribution à la mise en place d’un écosystème favorable à l’entrepreneuriat innovant et féminin en particulier, et aussi son rôle de lobbying auprès des pouvoirs publics. 

Vive les femmes pour que vive l’Afrique ! 

 

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Pour entrer en contact avec Candide Leguede, écrivez-lui sur candideleguede[at]gmail.com

Interview réalisée par Ousseynou Gueye, Responsable de la Communication et de la communauté chez Afric'innov - ousseynou[at]africinnov.com

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